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Biodynamie, des phénomènes trop complexes

Temps de lecture : 7 minutes

Le 9 février 2022, le parlement italien a voté une loi sur l’agriculture biologique. Le texte défendu par la sénatrice à vie Elena Cattaneo et le prix Nobel de physique Giorgio Parisi exclut l’agriculture biodynamique de l’agriculture biologique. Selon le média cité ci-dessous (1), c’est une grande victoire du monde scientifique. Remettons ce bel exercice démocratique à sa juste valeur.

Tout d’abord intéressons-nous à ces deux personnages. Elena Cattaneo, née en 1962 est neurobiologiste et sénatrice à vie depuis 2013. Elle réalise un doctorat en pharmacie à l’Université de Milan et se spécialise au Massachusetts Institute of Technology (M.I.T.). « Elena Cattaneo est intervenue plusieurs fois, dans le débat public sur la connexion entre l’éthique et le progrès scientifique, prenant position en faveur de la liberté de la recherche scientifique. En particulier, elle s’est exprimée contre l’interdiction d’utiliser, dans l’activité de la recherche, des cellules souches embryonnaires« . (2)

Giorgio Parisi, né en 1948, reçoit un prix Nobel de Physique en 2021 pour ses travaux pour « la découverte de l’interaction du désordre et des fluctuations dans les systèmes physiques, de l’échelle atomique à l’échelle planétaire ». Il est actuellement professeur de physique quantique et de physique statistique à l’université de Rome. Évacuer la biodynamie sous prétexte de sa complexité des techniques basées sur une philosophie, est étonnant pour un spécialiste des systèmes complexes (3).

En quoi une neurobiologiste et un physicien se permettent de juger à ce point une pratique agricole qu’ils ne connaissent pas. Probablement, ils représentent d’autres scientifiques qui n’ont pas eu le courage de leurs opinions. Le poids d’une sénatrice à vie et d’un prix Nobel de Physique est probablement plus puissant que celui des scientifiques…

Petite histoire industrielle

Revenons à l’histoire de l’évolution de l’agriculture. A partir de la moitié du XIXe siècle, sous l’impulsion du baron von Liebig (1803-1873), l’agriculture commence à faire des apports d’engrais fertilisants azotés. Il s’agit du nitrate de soude portant le nom de son pays de provenance, le Chili. Dès 1919, le sol, labouré par les explosions des obus emplis de produits chimiques de synthèse (5), multiplie les rendements. Les industries d’armement se sont transformées en usines de fabrications d’engrais chimiques.

De la biodynamie naît…

Une soixantaine d’agriculteurs posent trois questions à Rudolf Steiner, en 1924 : L’agriculture chimique est-elle bonne pour la santé des plantes, celle du sol et enfin celle de l’être humain ? Lorsque Steiner donne son « Cours aux agriculteurs », il parle d’agriculture biologique. Après de longs travaux sur l’œuvre scientifique de Goethe et plus particulièrement sur son livre « La métamorphose des plantes » (4) Steiner est le premier à émettre des propositions pour établir une nouvelle forme d’agriculture basée sur la fertilisation biologique. Il n’utilisera jamais le terme de biodynamie. Ce sont ses suiveurs qui inventent le mot avant la seconde guerre mondiale.

Steiner répond ainsi par l’utilisation de produits issus de la terre dont la plus importante : la fumure. Le fumier de vache devient aux yeux de Steiner l’élément de base pour nourrir le sol. Dans son cours aux agriculteurs, il jette les bases de l’agriculture biologique. Après sa mort, en 1925, l’agriculture biologique a continué son chemin avec des pratiques biologiques et biodynamiques mélangées.

… le bio !

C’est en 1940 que le mouvement d’agriculture biologique, en Suisse, prend ses distances de l’agriculture biodynamique. « Hans et Maria Müller connaissaient très bien les bases de la biodynamie, mais ils ne se reconnaissaient pas dans l’aspect dynamique, autrement dit dans l’anthroposophie. Ils ont donc préféré se concentrer sur l’aspect biologique, auquel ils ont donné une base scientifique grâce au savant Hans Peter Rush (1906-1977) et à son livre sur le « cycle de la matière vivante » (1955)« . (6)

Les deux mouvements se sont développés dans le monde, chacun de leur coté. De fortes frictions ont existé jusqu’en 1973. Les deux mouvements ont fini par coopérer en créant en Suisse le FiBL (7) et plus tard, la filière BioSuisse en 1981.

Un parricide ?

Ainsi les études réalisées dans l’agriculture biodynamique ont été transmises à l’agriculture biologique. La sélection végétale et animale (avec une importance accrue sur l’introduction de la fumure animale), la formation et les questions socio-économiques sont des thèmes partagés. Steiner avait proposé l’utilisation de purin d’ortie pour soigner les plantes en signalant que cette plante avait deux fonctions : antiseptique et est un engrais foliaire. Actuellement la science a approuvé cette double fonction. Or, la biodynamie insiste sur l’importance de soigner et de renforcer, en même temps, la plante face aux agressions extérieures.

Sans s’en rendre compte, les deux Italiens qui, en soi, n’ont rien avoir avec l’agriculture sont les auteurs d’un parricide. Le Parlement italien a suivi docilement les porteurs du projet de loi alors que le système biodynamique est le père de l’agriculture biologique ! Cette décision du parlement est une occasion manquée pour le bio. De nombreuses recherches biodynamiques donnent des preuves scientifiques que les apports de fumure naturelle redonnent de la vie au sol.

Une agriculture basée sur une philosophie

La raison évoquée par le parlement est que la biodynamie repose sur l’anthroposophie fondée par Rudolf Steiner (1861-1925). Steiner est mieux connu pour les principes d’éducation développés encore actuellement par les écoles Steiner-Waldorf (8). Mort en 1925, Steiner n’a pas eu le temps d’écrire son dernier livre. Néanmoins ses suiveurs ont publié le « Cours aux agriculteurs » sous-titré « Fondements spirituels de la méthode biodynamique« .

Il est donc impossible d’utiliser une agriculture basée sur l’ésotérisme d’une philosophie voire d’une spiritualité. La croyance la détache ipso facto de la science. Ainsi Elena Cattaneo déclare après le vote au Parlement italien : « Il y a eu une intervention claire et sans équivoque pour éliminer d’une loi en cours d’approbation la reconnaissance de pratiques ésotériques et non scientifiques » et de rajouter : « la Chambre a évité d’apposer le sceau de l’État sur l’équation entre croyances et évidences, réalité et magie, astrologie et astronomie ».

Des preuves scientifiques

De nombreux chercheurs passés ou actuels se sont penchés sur les transformations mystérieuses et complexes qui se déroulent, par exemple, dans la « bouse de corne« . L’Université allemande de Giessen a étudié ces questions. Le Mouvement biodynamique a créé ses propres centres de recherche comme le Götheanum basé à Dornach en Suisse. (9)

L’étude DOK, menée en Suisse, est la plus réputée. Cette étude est menée à long terme par des organismes publics de recherches (10) en partenariat avec le FiBL. Cette étude commencée en 1977 compare les trois systèmes agricoles : Biodynamique, Biologique et Conventionnel (intégré). « Les méthodes agricoles réelles sont reproduites dans un dispositif de micro-parcelles. Cet essai est unique au monde et les résultats de ses analyses de terre et de plantes servent de références pour une multitude de projets nationaux et internationaux. L’évolution des teneurs en carbone du sol et les processus biochimiques qui se déroulent dans la terre revêtent une importance particulièrement grande dans le contexte du changement climatique« . (11)

Lors des cours de biodynamie à Pas à Pas, nous pouvons voir les sourires des participants. En effet, la préparation 500, la bouse de corne, paraît ésotérique. Nous les comprenons parfaitement puisqu’il s’agit de placer de la bouse dans une corne de vache, de l’enterrer le 29 septembre et de la déterrer le 24 juin.

Sous le microscope…

Sous le microscope, l’activité biologique à l’intérieur de la corne est d’une très grande intensité. Eberhard Pfeiffer, successeur de Steiner, donnait le chiffre de 500.000 micro-organismes répertoriés dans une seule corne. Cette préparation est donc extraordinairement riche pour dynamiser le sol et ainsi nourrir les plantes.

Le couple de chercheurs russes, Eugen (1893-1939) et Lily (1889-1978) Kolisko (12) ont prouvé que l’activité des rythmes cosmiques ont une influence sur la croissance des plantes. Les travaux de Maria Thun ont permis de compléter les premiers travaux du couple. Cette dernière a mis en place un calendrier biodynamique dès 1963 encore utilisé de nos jours, en tout cas dans notre potager. A la moitié du 20e siècle; les preuves ont été balayées d’un revers de la main par des hommes de science… sans preuves scientifiques. Il faut attendre les travaux de Hans Zürcher sur les arbres pour les réhabiliter.

Alex Podolinsky (1925-2019), ukrainien d’origine, a fui le régime de Staline en passant par différents pays pour s’installer définitivement en Australie. C’est dans ce pays qu’il a découvert que la préparation 500 était aussi extraordinaire pour revitaliser des sols détruits par les produits chimiques DTT. Il faut plusieurs milliers d’années pour dissoudre ce produit chimique dans le sol. En quelques années, il arrive à soigner le sol et à le rendre propre pour une plantation saine de légumes, avec la préparation 500. Il a fait des miracles en Australie sur des millions d’hectares. La science n’arrive pas à expliquer ce constat.

Le Gœtheanum, centre de recherche

Actuellement, le fer de lance de la biodynamie est Jean-Michel Florin qui est baigné dans ce type d’agriculture depuis son enfance. « Jean-Michel Florin a grandi dans une petite ferme familiale pionnière de la biodynamie en France. Sa formation en Protection de la Nature sera suivie d’études en science goethéenne à l’Institut de Recherche de l’Université libre de science de l’esprit du Goetheanum (Dornach, Suisse). Coordonnateur du Mouvement de l’Agriculture Bio-Dynamique, en France, depuis 1988 il agit comme formateur, conférencier, écrivain, co-rédacteur de la revue Biodynamis. Depuis 2010, il est également co-directeur de la Section d’Agriculture du Goetheanum. Ses travaux de recherche portent sur les plantes médicinales, la méthode scientifique de Goethe et le paysage. Il est actuellement co-responsable de la Section d’agriculture au Gœtheanum. » (13)

Les expériences Pas à Pas

La biodynamie reste une technique controversée aux yeux des néophytes. Son tort peut-être est d’être effectivement basée sur une philosophie que nous rapprocherons plus d’un état d’esprit que l’on retrouve partout où cette technique est utilisée, comme Sekem. Ce qui nous fait dire que la biodynamie est intrinsèquement liée à l’anthroposophie. Et pourtant, à Pas à Pas, nous ne sommes pas anthroposophes et pourtant nous utilisons des éléments de la biodynamie comme le calendrier lunaire et les préparations 500 à 508 sur l’ensemble du potager. (14)

Nous testons aussi le calendrier des semis. Nous voyons clairement des effets négatifs sur les plantes quand nous semons au moment d’un périgée ou d’un nœud lunaire. Il nous est arrivé de semer en jour fruit, sous l’influence de la lune en périgée. Ayant remarqué l’erreur, nous avons semé le lendemain, les mêmes variétés de cucurbitacées, avec le même terreau. Le résultat était très intéressant. Dans la plaque de semis sous périgée, seulement 3 plants ont démarré. Tout au long de leur vie en pleine terre, ils sont restés chétifs. Seul un pied sur trois à donné une minuscule courge non consommable. Dans la seconde plaque, nous avons eu comme résultat, 90% de semis germés et à termes, une très belle récolte.

Conclusion

Il est bon que la biodynamie revendique son indépendance par rapport au « bio ». Le parlement italien est, au fond, un précurseur. Voyons le côté positif de cette décision qui est une manière d’affranchir la biodynamie du label Ecocert, de plus en plus corrompu.

Donc, les explications des deux porteurs de changement n’apportent rien de plus au débat. C’est donc un honneur pour la biodynamie que d’être exclu du cahier des charges du bio. Ce dernier document est d’ailleurs de plus en plus galvaudé. Eric Petiot dénonce dans son bouquin « Les alternatives biologiques aux pesticides » : « (…) quand une agricultrice, un agriculteur vient chercher en magasin des produits biologiques pour traiter ses plantes, il ne sait pas à quel point ces produits sont plus ou moins naturels ou s’il y a des molécules de synthèse chimique dedans. Trop de professionnels de la terre se font piéger par des industriels qui proposent de simples copies de produits conventionnels. Les Politiques aliénés à l’industrie proposent aujourd’hui, [en France], le Certiphyto (certificat délivré en quelques jours afin de polluer avec homologation) pour créer un amalgame supplémentaire avec des produits « biologiques » qui n’en sont pas. » (15) La filière bio, utilise donc des produits homologués comme bio dans lequel l’industriel a remplacé des molécules de synthèse chimique par des molécules de synthèse chimique vendue en bio. Il n’est pas beau ce monde-là.

Géry de Broqueville

  1. Une pratique ésotérique et non scientifique : l’Italie tranche sur la question de l’agriculture biodynamique, in La Libre Belgique, 10 février 2022.
  2. Pour mieux connaître cette scientifique et femme politique, cliquez ici.
  3. La définition dans Wikipedia est celle-ci : « Un système complexe est un ensemble constitué d’un grand nombre d’entités en interaction dont l’intégration permet d’achever un but commun. Les systèmes complexes sont caractérisés par des propriétés émergentes qui n’existent qu’au niveau du système et ne peuvent pas être observées au niveau de ses constituants. Dans certains cas, un observateur ne peut pas prévoir les rétroactions ou les comportements ou évolutions des systèmes complexes par le calcul, ce qui amène à les étudier à l’aide de la théorie du chaos.« 
  4. Si la théorie de Goethe était en vogue au 19e siècle, elle a été oubliée au 20e siècle. Elle vient de rebondir de manière spectaculaire avec les dernières découvertes de la génétique moléculaire. Les gènes homéotiques des plantes, à partir d’une structure initiale identique, orientent le développement vers tel ou tel organe. A l’aide de nombreuses observations, Goethe avait vu juste.
  5. Le Nitrate du Chili rentrait dans la fabrication de poudres explosives. La guerre ayant été déclarée aussi sur les mers, il n’était plus possible que le Chili exporte sa richesse. Ce sont alors des molécules de synthèse chimique (à partir de l’acide nitrique) qui ont été utilisées pour la fabrication de la poudre des obus.
  6. Ueli Hurter, La biodynamie, une agriculture pour l’avenir, Actes Sud, 2019, p. 21.
  7. FiBL : Institut de recherche de l’agriculture biologique. Il est un des principaux centres mondiaux d’information et de recherche sur l’agriculture biologique.
  8. Il existe deux écoles à Bruxelles, trois en Flandres et trois en Wallonie. Pour connaître les principes de ce type d’éducation, cliquez ici.
  9. Institüt fûr Biologish-Dynamishe Forshung à Darmstadt en 1950, l’Institut du cercle d’expérimentation scandinave de Järna (Suède, 1956), l’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBL) (Suisse, 1973), l’Institut Louis-Bolk (Pays-Bas, 1976) et le Michael Fields Agricultural Institute (États-Unis, 1984). Dernièrement sous l’impulsion de Sekem, l’université d’Héliopolis, en Égypte, se penche sur les effets des préparations biodynamiques en pays chauds.
  10. Collaboration entre les universités de Bâle et de Zurich pour la Suisse, de Kassel pour l’Allemagne et l’Agroscope basé à Zurich sous la houlette de l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG).
  11. Le site Internet du FiBL donne des précisions à propos de cette recherche qui est toujours en cours en 2022.
  12. Eugen et Lily Kolisko, « L’Agriculture du futur », éd. Biodynamie services, 2017, 400 p.
  13. Biographie de Jean-Michel Florin trouvée ici.
  14. Il est possible que des biodynamistes nous rétorquent que c’est parce que nous ne sommes pas anthroposophe, que nous n’utilisons pas complètement le processus. Depuis longtemps, nous aurions eu une meilleure production…
  15. Eric Petiot et Patrick Goater, Les alternatives biologiques aux pesticides, Solutions naturelles au jardin et en agriculture, ed Terran, 2020, page 22.
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