Évolution de la morphologie des feuilles

  Peter Tompkins a écrit trois livres remarquables sur la nature (1). Il met en avant les recherches de philosophes, de scientifiques et même de poètes comme Goethe tant la nature a des secrets à nous livrer. L’évolution de la morphologie des feuilles, dès le moment de la germination et donc la sortie de terre jusqu’au moment de la génération de la graine, est un excellent exemple de la complexité de la nature.

À travers les livres de Tompkins, on découvre combien de portes ont été ouvertes et refermées aussitôt par des scientifiques bien pensants. En réponse à l’article précédent, j’ai été heureux d’apprendre les démissions en cascade de scientifiques américains qui ont travaillé à la solde des industries pharmaceutiques. Honte à ces hommes et femmes qui salissent le monde scientifique. (2)

Mais revenons à cette merveilleuse nature qui a tant de choses à nous apprendre encore. J’aborde ici la vision d’un poète. Johann Wolfgang Goethe (1749-1832) surpasse tous les poètes par sa connaissance approfondie de la nature. À l’époque de Goethe, la seule voie royale pour comprendre les plantes est la botanique. Certes, il est intéressant de classifier toutes les plantes en famille, genre, espèce, variété pour les reconnaître. À ses yeux, ce travail est fastidieux et ne permet pas de comprendre le parcours de la graine à la graine. Les innombrables qualités de la plante ne sont pas mises en avant par la botanique. Savoir que le chou est de la famille des brassicacées est intéressant mais cela ne va pas plus loin.

Être en communion avec la plante, pour comprendre

Goethe est probablement le poète qui s’est le mieux approprié la nature pour en parler. Lorsqu’il fréquentait encore l’université de Leipzig, le jeune Goethe était révolté par les savoirs bornés des universitaires et surtout sur les incapacités de ceux-ci de sortir de leurs disciplines rivales. Il chercha à comprendre la nature dans des voies que l’on pourrait appelée de prescience voir d’alchimie empreinte de mysticisme.

Ainsi ses lectures s’orientèrent vers Spinoza, Jakob Bœhme, Giordano Bruno, Gottfried Arnold et Paracelse de son vrai nom Philippus von Hohenheim (1493-1541). C’est chez ce dernier qu’il découvrit que « les richesses de la nature ne peuvent être découvertes que par celui qui communie avec elle« . (3) Il s’est alors rendu compte que les techniques de détermination des plantes réalisées par les botaniques de son temps, ne pouvaient cerner la matière vivante d’une plante lors de sa croissance. Goethe se rendait compte qu’il fallait avoir une approche plus intimiste de la plante tout en la regardant dans sa globalité.

C’est une expérience dans le jardin botanique de Paracelse à Padoue qu’il comprit un élément fondamental qui servit à l’écriture de son livre intitulé « La métamorphose des plantes« . Les feuilles d’une plante passent par des phases différentes les unes des autres dès le moment de la sortie de la graine jusqu’au moment où la feuille tombe au sol, annonçant la mort de la plante.

Avec cette nouvelle façon de voir, Goethe en arrive à la conclusion que « Les variations des formes des plantes, dont je suivais depuis longtemps les particularités, m’ont incité à penser de plus en plus que les formes en question ne sont pas prédéterminées, mais qu’elles sont heureusement mobiles et flexibles, ce qui leur permet de s’adapter aux diverses conditions dont elles subissent l’influence à travers le monde, et de modeler et se remodeler selon elles. » (4)

L’acceptation de la renonciation

Ainsi donc, une plante, de la même famille selon les botanistes, a des configurations variables en fonction des moments et des lieux où elle pousse. Ernst Lehrs qui a étudié en profondeur l’œuvre de Goethe apporte un nom à ce que ce dernier avait pressenti sans le nommer, c’est le principe de « renonciation ».

Lehrs nous dit ceci : « Dans la vie des plantes, ce principe est particulièrement visible quand la feuille verte est rehaussée par la fleur. En passant de la feuille à la fleur, la plante subit une diminution sensible de sa vitalité. Comparée à la feuille, la fleur est une production qui se meurt. Cette mort, toutefois, est d’une sorte que nous pourrions qualifier avec raison de « devenir par la mort ». Nous observons le retrait de la vie sous la forme végétative pour permettre l’avènement d’une manifestation de vie supérieure. Ce même principe peut être observé dans le monde des insectes, la formidable vitalité de la chenille passant dans la beauté éphémère du papillon. » (5)

Lehrs admire les changements radicaux d’une plante capable de passer du vert à de multiples couleurs et elle est, ensuite, capable de bloquer sa vitalité pour se concentrer sur les petits organes de fertilisation. Après la fécondation, le fruit se met à gonfler et à produire quelque chose qui est proportionnellement minuscule, la graine qui porte en elle tout le devenir d’une nouvelle plante. À chaque étape, il y a bien renonciation pour donner, en fin de compte, la potentialité d’une nouvelle étape c’est-à-dire, une nouvelle vie.

Ainsi la plante, lors de ces trois étapes fondamentales, agit par expansion qui se voit par l’apparence extérieure et par contraction où les formes extérieures sont abandonnées comme si la plante rentrait en elle-même. N’est-ce pas une forme de système respiratoire ?

Goethe apporte cet élément fondamental en terme d’évolution, avant Darwin, sur la capacité de la plante à s’adapter à son environnement. Ainsi, un estragon vivant en pleine ne développe pas les mêmes feuilles qu’en montagne. Ainsi la nature pousse chaque plante à se créer des formes en fonction de son environnement.

Goethe, un génial inventeur ?

Le livre de Goethe, « la métamorphose des plantes« , a été accueilli très fraîchement par le monde des botanistes renvoyant Goethe à ses poésies. Et pourtant Goethe est le père d’une nouvelle science qui est l’étude de la morphologie des plantes. Il a fallu attendre les années 1830 pour reconnaître le génie de Goethe en cette matière. Quelques mois avant sa mort, il fit encore une découverte majeure. Il a compris que la végétation a tendance à pousser dans deux sens différents : verticalement et en spirales. Avec sa vision de poète, il définit la croissance verticale de mâle tandis qu’au moment de l’éclosion de la fleur qui se meut en spirales avec l’apparition du fruit, il l’a défini de femelle.

L’idée de Goethe de présenter ainsi la verticalité et la spirale va bien au-delà de la représentation physique que l’on peut se faire d’une plante. Il présente ainsi la plante comme un élément qui relie le cosmos à la terre. Le fait que la racine d’une plante se dirige vers la terre à la recherche de l’humidité dans l’obscurité alors que la tige s’élance vers la lumière et l’air lui semblait magique. Pour l’expliquer, à l’inverse de Newton, Goethe avance l’hypothèse d’une force ascensionnelle s’opposant à la force de la gravité. Newton a expliqué pourquoi une pomme tombe, mais il n’a jamais expliqué comment une pomme est capable de grimper si haut ! Goethe pensa qu’il y avait une force bien supérieure au champ de gravité terrestre.

Lorsque Goethe mourut le 22 mars 1832, 27 ans avant la théorie de l’évolution des espèces de Darwin, il était considéré comme le plus grand poète allemand doté d’un esprit universel. En tant qu’homme de science, il était considéré comme un amateur. Et pourtant il a fait avancer la connaissance en beaucoup de domaines. Grâce à lui, on sait que les montagnes sont d’origine volcanique, que la météorologie peut s’analyser dans des stations, qu’il voulait relier les océans pacifiques et atlantiques par un canal à Panama, qu’il a inventé des bateaux à vapeur et fait voler des machines, etc. Mais clairement son apport majeur a été l’évolution de la morphologie des plantes.

C’est Rudolph Steiner (6) qui aura le dernier mot dans cet article : « C’est à partir d’observations similaires à celles de Goethe que Darwin formula ses doutes quant à la constance des formes externes des espèces et des genres. Mais les conclusions auxquelles parvinrent les deux penseurs sont totalement différentes. Alors que Darwin considérait que toute la nature de l’organisme est en fait comprise dans ces caractéristiques et en arriva par conséquent à la conclusion qu’il n’y a rien de constant dans la vie de la plante, Goethe alla plus loin et en inféra que ce qui est constant doit être cherché dans autre chose qui se dissimule sous un extérieur variable. »

J’invite le lecteur à retourner dans son potager et découvrir l’évolution de la plante à travers la multiplicité des formes de ses feuilles. Plus que jamais je vous pousserai à prendre le temps pour observer les plantes se trouvant autour de vous. Le potager est une première source de découverte et de contemplation. Petite cerise sur le gâteau, ci-dessous je vous livre, en time-laps, une belle illustration de ce que je viens de vous décrire ci-dessus.

Géry de Broqueville


(1) Peter Tompkins a écrit notamment les livres suivant : La vie secrète de la nature, La vie secrète des plantes et la vie secrète du sol.
(2) Article de l’AFP paru dans La Libre du 23 septembre 2018.
(3) Peter Tompkins et Christopher Bird, La vie secrète des plantes, ed. Tredaniel, 2018 p.127.
(4) Ibid. p. 129.
(5) Ibid. p. 130.
(6) Rudolph Steiner (1861-1925) est le père de la biodynamie. Il a construit à Dornacht en Suisse un bâtiment selon les principes de la biodynamie en reliant les forces cosmiques aux forces telluriques. Il s’agit du Goetheanum, siège de la société anthroposophique.

Nos derniers articles